Job strain
Le job strain, ou tension au travail, décrit la situation d'un travailleur soumis à de fortes exigences psychologiques alors qu'il n'a presque aucun contrôle sur la façon de faire son travail. C'est la case la plus dangereuse du modèle Demandes-Contrôle de Karasek et l'un des risques psychosociaux les mieux documentés en santé et sécurité du travail. Il correspond au profil courant d'un poste minier physiquement exigeant où toutes les décisions appartiennent à quelqu'un d'autre.
Définition
Le job strain est la combinaison simultanée de fortes exigences psychologiques et d'une faible latitude décisionnelle, c'est-à-dire un contrôle minimal sur les méthodes, le rythme et l'ordre des tâches Karasek (1979) - Modèle Demandes-Contrôle (DC). Karasek le formule comme une interaction et non comme une somme : la même demande élevée produit beaucoup moins de tension lorsque le travailleur dispose d'autonomie pour la gérer Karasek (1979) - Modèle Demandes-Contrôle (DC). Le mécanisme proposé est énergétique : l'énergie mobilisée par les demandes ne peut pas être canalisée en action faute de latitude, et s'accumule en tension résiduelle chronique Karasek (1979) - Modèle Demandes-Contrôle (DC).
Les quatre quadrants du modèle Demandes-Contrôle
Karasek croise les demandes et la latitude pour obtenir quatre situations de travail Karasek (1979) - Modèle Demandes-Contrôle (DC) :
- Demandes élevées et latitude élevée : travail actif, risque modéré à bas, favorise l'apprentissage.
- Demandes faibles et latitude élevée : travail peu exigeant, risque très bas.
- Demandes élevées et latitude très faible : job strain, risque très élevé.
- Demandes faibles et latitude très faible : travail passif, risque bas à modéré.
La latitude décisionnelle se décompose en autorité décisionnelle, soit décider comment et quand exécuter les tâches, et en utilisation des compétences, soit pouvoir mobiliser et développer son savoir-faire Karasek (1979) - Modèle Demandes-Contrôle (DC).
Conséquences sur la santé mentale
Dans les données originales de Karasek, les travailleurs en job strain rapportaient 28 % de dépressivité contre 11 % chez les autres, 25 % de nervosité ou d'anxiété contre 9 %, et 22 % de troubles du sommeil contre 10 % Karasek (1979) - Modèle Demandes-Contrôle (DC). Une méta-analyse de 47 études prospectives portant sur plus de 158 000 travailleurs confirme l'association. Elle rapporte un OR de 1,74 (IC 95 % : 1,56 à 1,93) pour les symptômes dépressifs, soit une hausse de 74 % du risque, avec un niveau de preuve GRADE 3 sur 4 Theorell et al. (2015) - Revue systématique et méta-analyse : RPS et symptômes dépressifs. Les demandes seules (OR 1,2 à 1,4) et la faible latitude seule (OR 1,3 à 1,5) prédisent moins bien que leur combinaison, ce qui appuie la logique d'interaction du modèle Theorell et al. (2015) - Revue systématique et méta-analyse : RPS et symptômes dépressifs.
Conséquences cardiovasculaires
Le job strain ne se limite pas à la santé mentale. Une méta-analyse sur données individuelles de 13 cohortes prospectives (197 473 participants, 9 pays) rapporte un hazard ratio de 1,23 (IC 95 % : 1,10 à 1,37) pour la maladie coronarienne incidente. Cela représente 23 % de risque en plus, avec une hétérogénéité nulle entre les cohortes Kivimäki et al. (2012) - Job strain et maladies coronariennes : méta-analyse de 197 473 travailleurs. Là encore, l'effort élevé seul (HR 1,12) et le contrôle bas seul (HR 1,08) ne sont pas significatifs isolément Kivimäki et al. (2012) - Job strain et maladies coronariennes : méta-analyse de 197 473 travailleurs. Les mécanismes proposés sont l'activation sympathique persistante, l'inflammation systémique et la dysfonction endothéliale Kivimäki et al. (2012) - Job strain et maladies coronariennes : méta-analyse de 197 473 travailleurs.
Aggravation par l'absence de soutien
Le modèle initial ne comprenait pas la dimension relationnelle. Karasek et Theorell y ajoutent le soutien social : un job strain vécu avec du soutien reste relativement gérable, alors qu'un job strain sans soutien devient l'iso-strain, configuration où le risque d'hospitalisation psychiatrique atteint 2,2 à 2,8 fois la référence Karasek et Theorell (1990) - Modèle DCS (Demandes-Contrôle-Soutien).
Application terrain
Karasek notait déjà que le job strain est maximal dans les secteurs à faible autonomie comme la fabrication, le transport et les services Karasek (1979) - Modèle Demandes-Contrôle (DC), et le secteur minier cumule typiquement demandes élevées et contrôle bas Kivimäki et al. (2012) - Job strain et maladies coronariennes : méta-analyse de 197 473 travailleurs. En contexte FIFO, le confinement prolongé sur le site expose au job strain sans déconnexion et le sommeil fragmenté empêche la récupération entre les quarts, ce qui accroît la charge allostatique Kivimäki et al. (2012) - Job strain et maladies coronariennes : méta-analyse de 197 473 travailleurs. Le repérage passe par le Job Content Questionnaire de Karasek pour mesurer l'exposition, complété par une surveillance cardiovasculaire (tension artérielle, ECG, lipides) chez les travailleurs les plus anciens Kivimäki et al. (2012) - Job strain et maladies coronariennes : méta-analyse de 197 473 travailleurs.
Ressources
- Karasek (1979) - Modèle Demandes-Contrôle (DC) DOI
- Karasek et Theorell (1990) - Modèle DCS (Demandes-Contrôle-Soutien) DOI
- Theorell et al. (2015) - Revue systématique et méta-analyse : RPS et symptômes dépressifs DOI
- Kivimäki et al. (2012) - Job strain et maladies coronariennes : méta-analyse de 197 473 travailleurs DOI
Pages qui pointent ici (1)
- Job strain et maladies cardio-vasculaires SST psychosociale